أبحاثاللغة الأجنبية

Les mesures de la démesure dans L’interdit de Joumana Mouawad

Les mesures de la démesure dans L’interdit de Joumana Mouawad

مقاييس اللامقياس في المحرّم لجمانة معوض

Dr Marie L. Henri Manassa

د. ماري هنري منسي

تاريخ الاستلام 8/ 9/ 2025                                      تاريخ القبول 10/ 10/2025

لتحميل البحث بصيغة PDF

La blessure ne peut (ne doit avoir) qu’un seul nom propre. Je reconnais que je t’aime à ceci : tu laisses en moi une blessure que je ne veux pas remplacer. Il y a des choses comme des miroirs d’eau, et des images, une référence infinie de l’une à l’autre, mais plus de source, de source. (Derrida, 1997)

Résumé

Cet article expose l’apport philosophique à l’étude des rapports sexuels où se joue et se déjoue l’existence ; retrace le parcours théorique menant à la découverte phénoménologique de la notion du « toucher » (J-L. Nancy) ; propose une lecture déconstructionniste de Romy, personnage liminaire de L’interdit (2023) et enfin délimite et étaye le concept déconstructif de sexistence en formulant quelques réflexions définitoires.

Mots-clés : personnage liminaire- toucher- excès- narcissisme- transcendance.  

الملخص

يبرز هذا المقال الإسهام الفلسفيّ في دراسة العلاقات الجنسيّة، حيث يتجلّى الوجود وينهار في آن معًا. كما يرسم المسار النّظريّ الذي يرمي إلى الاكتشاف الفينومينولوجيّ لمفهوم اللّمس (عند جان-لوك نانسي)، ويقترح قراءة تفصيليّة لشخصيّة رومي، الشّخصية المحوريّة في رواية المحرَّم (2003)، ثم يحدّد ويعزّز مفهوم “الوجود الجنسيّ المدمِّر” من خلال صياغة بعض التّأمّلات التّعريفيّة.

الكلمات المفتاحية: محوريّة – اللّمس – الإفراط – النّرجسيّة – شخصية -السّمو.

          Si les épreuves du Liban actuel ont alerté les écrivains des temps modernes, il n’est pas étonnant que Joumana Mouawad, journaliste libanaise, tente de se mêler au monde des Lettres et publie, en 2023, dans les éditions Vérone, un roman intitulé L’interdit (2023) nourri de dix-sept chapitres qui feront l’objet du vécu passionnel secret de Romy et Yvan à Beyrouth, mais également des répercussions tragiques et dévastatrices de l’explosion catastrophique du port sur la vie des habitants de la capitale. De fait, nous pouvons dire que le départ est vraiment donné, et les études sur le fond monstrueux et effroyable d’une ville désormais éteinte se multiplient. Cependant, l’intérêt que présentent ces pages est inégal. Cette fois, il ne s’agit pas en fait d’une réflexion pessimiste sur le mal de vivre, de la « difficulté d’être » (Cocteau, 1947) [1] ou de la « vie à l’envers » (Bakhtine, 1970, p.180) selon une expression significative de Bakhtine, qui prend une telle ampleur de notre temps, mais de la richesse singulière d’un récit copieux (près de cent soixante pages) qui dépasse le cadre des modestes œuvres pour rendre hommage à l’amour qui transcende les défis géopolitiques et tente de reconnaître sa capacité « à résister aux tempêtes de la vie et à offrir un contrepoint à l’instabilité et à la douleur. » (Février, 2024)

        Dès lors, nous ne pouvons manquer de porter à l’amour une attention toute particulière. L’amour témoigne d’une certaine façon d’être au monde. Toujours vivace au cours de l’histoire des hommes, l’amour pose maints problèmes à celui qui l’aborde et souhaite en parler de façon authentique. Dans ce sens, la dérive qu’il révèle en les protagonistes implique-t-elle une regrettable faiblesse ? ou au contraire un besoin d’autre chose, qui est peut-être signe de grandeur ?

      De fait, un geste philosophique majeur de ce phénomène fut tenté par Jacques Derrida, l’une des figures les plus marquantes de la philosophie contemporaine. Ses analyses permettent de rencontrer une nouvelle méthode philosophique, la déconstruction, qui évoque le bouleversement qui déjoue et dérange « les identifications trop bien assurées du destin. » (Guibal, 2002, p. 361) Il s’agit pour Derrida, comme il l’écrit dans Points de suspension (1992), « de cette écriture pensante, de cette inspiration secrète » (Derrida, 1992, p.365) qui réinvente l’homme animé d’une sorte de « passion aporétique » (Derrida, 1972, p.25) qui le tourmente. Il est d’ailleurs intéressant de constater que Joumana Mouawad renoue très nettement dans L’interdit (2023) avec la pensée de Derrida.  L’être- dans-le-monde, selon une expression chère à Heidegger, ce n’est pas répondre à l’étrange plaisir de souffrir qui travaille les protagonistes de L’interdit (2023) de l’intérieur et les emporte hors d’eux-mêmes, dans une sorte de « dérive indéfinie » (Derrida, 1967, p.116), c’est au contraire se réinventer ou se réattester à travers les épreuves, les difficultés, et les souffrances apportées par la passion d’une vie déchirée. Ou encore : « la possibilité de l’impossible » (Derrida, 2002, p.20-21), selon un terme cher à Derrida, qui leur permet de s’auto-dépasser ou s’auto-déconstruire, autrement dit, de re-commencer tout autrement. Bien d’autres recherches, bien d’autres directions, bien d’autres classements pourraient être envisagés.  Les interprétations phénoménologiques de Jean-Luc Nancy, auxquelles nous nous sommes référées, correspondent exactement à « ces mécanismes de sortie de soi » (Premat, 2021, p. 3) et montrent excellement par le biais de la « déconstruction du sexe » (Premat, 2021, p. 1) les modalités de la sexistence : il s’agit donc bien là de ce que Nancy nomme  « un état de coexistence des êtres dans les relations de type sexuel » (Nancy, 2017, pp.22-24) parce que seule la sexistence invite « les protagonistes à « partager l’impartageable » (Nancy, 2017, p.67), comme il l’écrit dans Sexistence (2017) ; son but est donc à la fois intime, établir un contrat de proximité hors normes, et social, en le faisant par des voies sociales. En faisant ainsi jouer l’une avec l’autre, la démarche philosophique et l’analyse phénoménologique, nous avons voulu donner un contenu sans pareil à l’œuvre de Mouawad en insistant là sur l’importance que nous accorderons à ce type singulier de protagonistes problématiques ou encore « liminaires » (Scarpa, 2009, pp. 25-35), selon un terme cher à Marie Scarpa, que le monde exige de leur part un perpétuel combat pour modifier la trajectoire de leur vie, et d’essayer alors, mais alors seulement d’avancer sur des chemins plus lumineux d’une nouvelle vie.

         Il est temps pour nous d’analyser les parties et les chapitres de L’interdit (2023). Nous les avons en général commentés d’une façon discrète, préférant laisser le plus possible au lecteur une grande liberté d’interprétation. Il nous a semblé ici préférable d’étudier, dans une première partie, les personnages liminaires, c’est-à-dire les personnages qui, comme Romy, sont des mal ou non-initiés[2], « placés simplement au degré ultime de l’échelle du ratage initiatique qu’empruntent tous les personnages du roman moderne » (Scarpa, 2009, p.25), jouent des rôles, se fuient, s’échappent à eux-mêmes pour vivre dans un monde imaginaire, voire impossible, en refusant de regarder la réalité en face. Nous retrouverons ainsi, dans ce roman, des forces qui tourmentent les personnages et les obligent à apercevoir « l’amour cannibale » (Cixous, 2004, p.30) qui se retourne contre eux et les étreint ; ces forces que nous analyserons dans la deuxième partie du présent article. Nous essayerons donc d’approfondir, à partir de cette œuvre, le problème complexe « de l’automordillement de l’esprit dans son intimité », comme l’écrit Cixous dans Ecrire d’une main sauvage. » (Cixous, 2004, p.30) Un tel effort s’inscrit incontestablement dans cette ambition de cacher/ montrer qui pourrait faire de ce petit article un passeur pour les autres.

  1. La possibilité de l’impossible
  2. Entre Être avec ou Être

    L’expérience de l’autre a toujours joué un rôle considérable dans la pensée derridienne, alors que son importance était très secondaire dans la philosophie classique. C’est au déconstructionnisme que nous devons d’avoir retrouvé un thème fondamental, où l’individu se découvre à travers l’autre dans le cadre d’une « rencontre altérante, rendue possible par la distance-à-soi qui affecte et ouvre d’origine toute signifiance finie. » (Guibal, 2002, p.363) Quand Derrida, en 1967, publiait sa fameuse étude L’Écriture et la différence, il met heureusement en relief, dans ce livre, le processus de « débordement réciproque » (Derrida, 1967, p.124) dans les rapports vécus dans une atmosphère d’« hospitalité »  (Derrida, 1967, p.167) où « l’autre est déjà entré, même s’il n’est pas invité. » (Derrida, 2004, p.28)

     Le récit de L’interdit (2023) est, à bien des égards, l’expérience surprenante de l’absolument autre, qui prend ici un relief exceptionnel. Rien d’étonnant si l’année 2017 « était bien l’année de leur rencontre manœuvrée par le destin, une année gravée à tout jamais dans leurs esprits marqués par des cicatrices émotionnelles. » (Mouawad, 2023, p.13) Il y a bien Romy, la femme-fille « qui refusait l’attitude beaucoup trop sérieuse dans ses comportements et dans ceux de son entourage » (Mouawad, 2023, p.17), et lui, Yvan qui était « l’interdit, le secret, la passion, l’amour qu’elle avait tant désiré. » (Mouawad, 2023, p.13) Ce serait là, sans doute, le récit exemplaire dans lequel s’inscrit le « héros problématique » [3]dont parle Lukacs, ses péripéties semées de déceptions et d’épreuves brutales nous proposent de lire la trajectoire narrative de la jeune héroïne en termes d’initiation. Le dernier passage de L’interdit (2023) raconte bien le modèle liminaire, celui des transformations et épreuves où Romy à travers l’expérience de l’altérité joue la construction de son identité.

[…] Elle devra apprendre à aimer un autre, mais lui, lui, c’était l’Amour.

Ce secret, elle l’avait bien gardé. Elle ne désirait que vivre le moment, mais son lendemain s’est étalé sur des années d’amour, de retrouvailles et de rejets à la fois.

Restera de lui une trace Indélébile, un amour passionnel cicatrisé à jamais.

Finalement, tout s’oublie avec le temps, mais ce qui perdure, ce sont les souvenirs d’une passion.

Juin 2022

Ils se sont donné rendez-vous autour d’un café…. (Mouawad, 2023, pp.159-160)

     Il nous faut en effet remarquer que l’exception à la règle constitutive du destin de Romy, compose le matériau dramatique de la fiction de Mouawad. Tout se passe comme si la protagoniste, abandonnée sans restriction hors « des ornières habituelles » (Scarpa, 2000, p.304) mène une « vie à l’envers » (Bakhtine, 1970, p.180) qui s’achève ainsi progressivement noyée dans un flot de désordre et d’anomalies qu’archive le roman moderne (Verdier, 1995, p.162) que le lecteur a peine à dominer sans migraine. Nous ne pouvons que nous décevoir sur un point qui complique le roman et l’alourdit. C’est en faisant référence à son histoire tragique que s’effectue ce passage de L’interdit (2023)

Engloutie dans ses pensées, Romy reconnaissait ses torts. Ses reproches, son désir de toujours vouloir davantage, mais surtout son tort d’avoir entamé une histoire avec un homme marié. […] S’investir encore et encore engendrerait une noyade désastreuse et dévastatrice. Il fallait à toute force surmonter les émotions, maitriser les pulsions du cœur, écarter la nostalgie des moments à deux et prioriser le bon sens. (Mouawad, 2023, p.127)

    Il nous semble pourtant indispensable de nuancer ici la déception brutale ; c’est dans le recul, le sacrifice et la soumission que cet « être de travers » (Bakhtine, 1978, p.389) se contente de « s’écarter de cette trajectoire commune installe en soi non la folie temporaire du carnaval, mais celle, définitive, qui signifie aux yeux de tous qu’une des limites de la jeunesse n’a pas été parcourue. » (Fabre, 2000, p.151) Cette affirmation n’est vraie, en ce qui concerne Romy, que dans l’exacte mesure où elle se boucle dans les phases de « marges sociales » (Van Gennep cité par Bakhtine, 1978, p.389) et comportementales ; c’est son destin même en rupture avec les codes des sociétés qui la met en écart, dans une phase de résistance qui correspond ici « à une revendication de la liminarité, une nécessité et un appel à l’entre-deux. » (Segalen, 1998, p.36) C’est pour cela que notre héroïne se caractérise le mieux par cette ambivalence qui forme d’elle une figure du « non ou mal-initié qui font coexister l’envers et l’endroit d’un même état. » (Scarpa, 2009, p. 29) Il est précieux, malgré tout, de relire ce texte décisif qui met l’accent sur des logiques du liminaire – soit de l’entre-deux, du seuil, de between and betwixt (Ménard, 2017) ou encore du « ratage initiatique » (Scarpa, 2009, p. 34) de cette « étrangère du dedans. » (Fabre et Blanc, 1982, p.147)

Elle allait vers l’interdit, et elle s’est retrouvée déchiquetée en mille morceaux. […]

Faudra-t-elle prendre du recul ? Lâcher complètement notre relation ? Se contenter de ce statut quo ? Se sacrifier ? Faire de gros efforts ? Se soumettre ? Patienter ? Et patienter pour obtenir quoi au juste ? Yvan était bien clair et ferme par rapport à cette liaison, nullement il ne pourra me procurer ce dont je désire réellement et pourtant j’adhère aux règles du jeu… parce que tout simplement je l’aime… (Mouawad, 2013, p.84)

  Rien de plus triste que cette relation où notre personnage liminaire, Romy, fait le détour par Yvan ; et la conclusion du roman ne fait plus de doute, Romy ne parviendra jamais à dépasser ce stade ou à revenir de cette altérité.

  1. Entre renonciation et réappropriation

 

        L’interdit (2023) donne une très grande place au problème de l’autre. Il faut, en effet, éviter l’erreur qui conduit à ne voir dans ce roman qu’un pessimisme intégral dû à la fameuse présentation conflictuelle de la relation avec autrui. Mais qu’est-ce que l’autre dans L’interdit (2023) ? C’est essentiellement un moi qui n’est pas moi, un moi qui se substitue à moi, et qui « m’empêche de voir au dehors » (Derrida, 1978, p.200), écrit ainsi Derrida de manière significative. Derrida invoque d’ailleurs parfaitement dans sa théorie du fantôme [4] une dialectique spectrale où « tout est laissé en suspens sans résolution, tout est destiné à tourner sans fin du côté de sa propre irrésolution. » (Lippit, 2015, p.106) Un passage de Dérive du narcissisme [5] éclaire, de manière remarquable, cet art « de laisser revenir les fantômes : c’est advenir à soi-même comme un autre, comme un fantôme en deuxième personne, « toi ». Je m’adresse à moi-même, cet autre soi qui se sépare de moi et me revient, en deuxième personne. Je nomme ce narcissisme « toi ». « Narcissisme à la dérive ». Dans ces fantômes, c’est moi-même que je vois à la dérive. » (Derrida, 1996, p.74) Ce passage n’est vrai, en ce qui concerne L’interdit (2023) que dans l’exacte mesure où la protagoniste devient « l’être-en-vie et de l’absence » (Derrida, 2005, pp.219-237) ; c’est qu’elle laisse le fantôme parler pour elle, mais c’est son propre fantôme, dit Derrida, un fantôme qui ne revient qu’à elle.

     Une telle analyse est incontestablement vérifiée dans le roman étudié, et nous comprenons que Mouawad ait pu l’illustrer par son personnage principal Romy. Dans certains tableaux débordants d’intimité fusionnelle, Romy cède à son fantôme, lui permettant de la remplacer.

Sans mot dire, œuvrant en silence, sans nulle réplique, elle offrit à ses yeux la danse d’une femme en solitaire, la danse des plus sensuelles, des plus langoureuses, et des plus immorales, la « Danse de Salomé. […] Les envies et la soif de l’autre montaient entre eux, à distance. » (Mouawad, 2023, p.69)

      Cette phrase est la meilleure illustration qu’une deuxième Romy apparaît à partir d’Yvan : c’est en lui, avant lui, qu’elle se découvre elle-même ; qu’elle se retrouve. Il serait impossible, à ce sujet, de s’aveugler à l’égoïsme de Romy qui la retient en otage. Toute proche d’Yvan et infiniment lointaine, dépouillée de toute conscience, elle ouvre la chance à l’irruption de l’incalculable.

Elle triomphait de joie et débordait d’énergie mais se figeait aussi soudainement, à des moments impromptus, alarmée, anxieuse à tel point d’avoir les yeux remplis de petites larmes. Ces larmes elles les craignait, elle appréhendait le moment d’une éventuelle séparation par la force des choses, par la force de son statut d’homme marié. Son bonheur serait bien éphémère, cela ne pourra durer éternellement sauf sile destin en décide autrement en faveur d’une tournure indélébile. (Mouawad, 2023, p.63)

      Il faudrait revenir à un élément qui, dans l’itinéraire de Romy, représente une forme de déchirure qui jette mystérieusement le trouble et l’exaspération dans son esprit. Il y a les larmes qui blessent dangereusement ses yeux. Que voit Romy à travers ses larmes ? Les larmes, c’est en fait un voile qui l’empêche de voir. A travers elles, elle voit qu’elle ne voit pas. « Les larmes dans les yeux sont aussi des miroirs liquides. Moi-même reflété dans les liquides et les lacérations qui m’empêchent de voir au dehors. » (Lippit, 2015, p.105) C’est là que nous exposons en détail une notion aussi importante dans l’orchestration de la thèse romanesque de Mouawad, il s’agit du narcissisme qui est, selon Derrida, « la condition élémentaire de l’amour. » (Derrida, 2006, p.115) C’est par le narcissisme qu’une série « d’incorporations fantomatiques » (Lawrence, 1991, p.2) s’infinitise et se creuse : « une échopoîèse est à l’œuvre : effet obtenu dans le discours automatique d’écho. » (Lippit, 2015, p.109) Pour Derrida, la répétition d’écho est singulière et intraduisible. Il écrit par exemple dans Voyous (2003) où le thème de l’autre langage d’écho est central : « Ce qui est intraduisible dans l’imitation d’écho, c’est son amour (« ton amour », dit-il à la deuxième personne comme s’il parlait directement à Écho), exprimé dans (au-dedans et à l’intérieur) de la parole d’un autre. (Derrida, 2003, p. 10) D’où la toute – puissance du narcissisme.

 Non pas comme expérience du regard, mais comme le discours douloureusement ironique de l’aveu qui mime l’appropriation de l’inappropriable, toi, mon Écho, lorsque tu ruses, comme je le fais, avec le divin interdit, quand tu trompes pour parler en ton nom, et déclarer intraduisiblement ton amour, en faisant semblant de répéter la fin de mes phrases. (Derrida, 2000, p.327)

       Autant dire tout de suite que dans L’interdit (2023) Romy parvient « à s’approprier »[6] (Ovide, 1955, p.83) le langage d’Yvan. Les mots utilisés sont très suggestifs « Idem » (Mouawad, 2023, p.48- 62- 84- 121- …) et « Moi aussi » (Mouawad, 2023, p.129- 146-…) rendent son amour possible en lui permettant d’être elle-même en tant que lui, de s’exprimer dans son langage sans renoncement.  Elle parvient, par stratégie, à répéter son langage, à lui répondre, à communiquer avec lui, et par suite à signer par là son propre amour. Elle le découvre pour revenir à la vie. Cette dépossession phonique serait-elle un signe de débordement d’amour ?  Ce débordement d’amour parviendrait-il à sa dérive ? Cette chute la conduirait-elle à lui, c’est-à dire à l’extériorité, l’altérité et le désir absolus ? Et ce grand narcissisme la mènerait-il au bout, à la mort ou selon les termes de Morel, « à tracer des chemins qui n’existent pas » (Morel, 2003, p.203) ?

  1. L’interdit de l’intouchable

1.Entre le désir du Beau et du bien

  Avant de pousser plus loin cette analyse en nous attachant plus particulièrement aux « terribles amours » (Platon, 1997, pp.124-125) auxquels s’abandonnaient dangereusement nos deux protagonistes, il est intéressant de développer la réflexion platonicienne de l’amour dont « le mouvement consiste dans le passage par des stades où l’aspect corporel et individuel est progressivement dépassé afin que le sens final, la beauté intouchable, puisse apparaître. » (Platon, 2018, p.157) Ce que Platon dit est confirmé dans la description que Mouawad fait, dans L’interdit (2023), de « l’ordre de l’éros. » (Platon, 2018, p.157) C’est dans une ascension bien ordonnée que Mouawad a exposé avec le plus de clarté la traversée de l’éros qui commence par l’attraction du corps. Elle écrit dans le chapitre deux intitulé La Rencontre :« Romy était entièrement sous le charme d’un être charismatique » (Mouawad, 2023, p.15) ou encore aux yeux d’Yvan « elle avait bel et bien la trentaine passée, mais elle représentait la douceur et la fraîcheur d’une femme d’une femme de douze ans sa cadette. » (Mouawad, 2023, p.14) Cependant, il est intéressant de constater que cette interprétation littérale de l’amour platonicien semble, en quelque sorte, étonnante.  Le désir « du Bien et du Beau » (Platon, 2018, p.157) se heurte dans L’interdit (2023) aux scènes d’amour imaginaire qui apprendront aux deux amants ultérieurement à passer à l’acte. C’est en s’abandonnant durant ses « Nuits Platoniques » (Mouawad, 2013, p.53) à l’envie et au désir, au geste délicat et fragile des caresses « qui ne s’acharnent pas à prendre, qui tendent plutôt à donner, à donner ce que ni lui ni elle ne possèderons jamais,  à tendre, à tendre le tendre » (Levinas, 1967, p.157) , à « L’Acte Charnel Fantasmé » (Mouawad, 2023, p.43), à la beauté « des Liaisons Dangereuses » (Mouawad, 2023, p.35) que Romy se soumettait à la difficulté d’une grande loi, de ce que Nancy nomme « la loi du tact : toucher sans toucher. »  (Derrida, 2000, p. 81)

Dans sa rêvasserie, ses gémissements résonnaient, ses mots doux et indomptés à la fois, leurs corps fusionnant sous ses draps blancs, nus, et rougis par les caresses érotiques et charnelles, ne formant qu’un, fous de désirs, d’amour et d’envie. Leurs souffles chuchotant comme de la musique, elle ne souhaitait qu’une chose, concrétiser cette scène d’amour imaginaire. (Mouawad, 2023, p.35)

   Le divorce avec la philosophie platonicienne semble imminent. Tout s’est passé donc comme si le couple n’est pas arrivé à freiner la tentation, a franchi l’interdit, est tombé dans l’incorrect, dans « l’incontrôlable » (Mouawad, 2023, p. 122), s’est incliné dangereusement.

La raison n’y sera plus, ils en étaient conscients. La vie ordinaire et conformiste non plus. Les bons comportements s’évaporeront, laissant place à la passion, à l’amour de l’autre, à la tendresse, à la séduction, au désir, à l’impatience et finalement à la beauté. Car l’envie de l’autre est une beauté, un goût inexplicable, une joie débordante et un bien-être incomparable. (Mouawad, 2023, p.33)

        Il nous faut donc reconnaitre que les protagonistes voient, très justement, dans le désir une joie et un plaisir (Premat, 2021) : ils éprouvent une dimension pulsionnelle immaîtrisable qui les porte à la limite de leurs pouvoirs. Dans la tension de cette poussée incontrôlable, « s’engouffre, s’abîme et s’éxcrit » (Derrida, 2000, p.60) toute l’écriture de Mouawad. Ce désir du contact avec l’intouchable n’est-il pas une voie nécessaire d’accès « déterminé par l’identification et l’appropriation de l’autre » (Nancy, 1993, p.100) ou plutôt un mode « d’un faire-monde et d’un être-au monde ? » (Nancy, 1993, p.100) Dans sa lecture de l’œuvre nancyenne, Derrida se plaît à saluer la question « du corps,  le toucher du corps dans l’eccéité d’un dedans-dehors » (Nancy, 2000, p.160) ; il affirme : « cette étrange extériorité m’affecte au plus intime, cet « ailleurs en moi » m’atteint et « m’expose excessivement », cet intrus « m’extrude, il m’exporte, il m’exproprie » jusqu’à tout envahir et soumettre à la loi de l’intrusion, l’existence même, vie et mort « intimement tressées l’une dans l’autre, chacune faisant intrusion au cœur de l’autre. » (Nancy, 2000, p.23) Comme si le corps ne pouvait naître à lui- même et au monde, ne peut être libéré qu’en touchant. Ce travail terrible du corps, Mouawad l’a évoqué, dès les premières pages de son roman qui risque « de mettre de la chair partout » (Nancy, 2000, p.267) Romy vivait des soirées mémorables.

Etendue, à la lumière de la petite lampe de chevet, elle voyait tous ses mouvements. La tenant serrée dans ses bras et l’emprisonnant sous son corps, il contemplait les gémissements physiques de ses plaisirs. Sensuellement, il passait ses mains sur son ventre qui se refermait, puis autour de sa taille, tout en posant ses lèvres enflammées contre les siennes, bouches ouvertes, et le long de sa chair vulnérable. Le bruit de leurs respirations montait d’un cran, exprimant la jouissance des sensations voluptueuses. Elle frémissait sous l’emprise de ses caresses dosées, douces et abruptes à la fois, engendrant des moments de suspens et d’attentes hâtives face à ses balades le long de son corps. Il la possédait, et sans actes de résistance, elle se laissait emporter. (Mouawad, 2023, p.124)

    Pour Yvan, le corps du monde vit dans le corps de Romy. Il en est de même pour Romy. Mouawad résume d’ailleurs parfaitement cette sorte d’amour du monde dans l’attention qu’elle porte dans L’interdit (2023) à la « singularité du corps érotisé » (Nancy, 2000, p.32) qui n’a pas de sens, mais qui est touché par le sens. Sans pouvoir donner ici toutes les références de L’interdit (2023) où la romancière aborde le sujet de « leur réunifications charnelles victorieuses » (Mouawad, 2023, p.138), il est précieux, malgré tout, de relire ce texte décisif qui laisse comprendre leur expérience érotique.

Nus et tremblants de désirs l’un pour l’autre, ils prirent le large. Noyés dans les draps blancs, leurs corps fusionnaient sous l’assaut des frôlements ardents et des baisers enflammés. […] Elle s’abandonnait au poids de son corps qui la dominait, sans retenue, la clouant fortement sous son emprise physique. Il déposait ses baisers le long de son corps, et de ses doigts il amorçait une pénétration préliminaire.  Ses cris de plaisir résonnaient et sa respiration haletante de bonheur le poussait à engager des va-et-vient accélérés. Sa tête, renversée par l’intensité du plaisir, laissait ses cheveux frôler le sol et ses jambes se perdre dans les siennes. (Mouawad, 2023, pp.117-118)

       Certes, il est question ici de l’expérience charnelle qui leur permet de dire, selon une formule célèbre de Nancy, « ce qui se passe entre eux » (Nancy, 2020, p.145), mais à cette question s’ajoute le « débordement » (Premat, 2021) des deux amants par le sexe, l’ « excès » (Premat, 2021) qui leur permet, selon Nancy, de « vivre leur sexistence » (Nancy, 2017, p.33), c’est-à-dire de coexister malgré les tourments « de l’hécatombe du mardi 4 aout 2020 » (Mouawad, 2023, p.155), les hallucinations suite « aux images cauchemardesques apocalyptiques » (Mouawad, 2023, p.155) après l’explosion du port de Beyrouth, et la frustration de « savourer l’interdit, connaitre une passion prohibée. » (Mouawad, 2023, p.13) Or, nous ne pouvons que nous décevoir sur ce point-là, estimant en effet que cet « excès » (Premat, 2021) complique et alourdit l’« être-au monde. » (Nancy, 1993, p.100) des deux personnages. Faut-il qu’il y ait accès à, pénétration et excès pour qu’il y ait être au monde et faire son monde ? Ou encore : l’éloignement, le non-accès à et l’impénétrabilité ne permettent-ils pas « d’exposer l’autonomie à tous les dehors possibles » (Nancy, 2000, p.145) favorisant par-là l’identification et l’appropriation ? Ne faut-il pas qu’il y ait non-sens ou plutôt hors-sens pour qu’il y ait, donc, sens ? L’amour devient alors une faiblesse, une prison et une peur (Mouawad, 2023, p.26) et les deux amants s’égarent exaspérément dans le labyrinthe de l’« adultère. » (Mouawad, 2023, p.33)

2.Entre Béné-diction et bénédiction

   Ce qui frappe le plus le lecteur de L’interdit (2023) c’est que Mouawad consacre plusieurs passages devant lesquelles Romy tombe en arrêt, paralysée de culpabilité, abandonnée à la paresse, au sommeil, « à la langueur qui l’emmenait bien loin du présent » (Mouawad, 2023, p.78) et à la routine lassante. Sa conscience freina un élan si voulu.

Elle passait en deuxième plan en tant qu’amante, dans l’ombre, mais aussi envers les priorités sociales et les amitiés d’Yvan. Elle commençait à discerner un trait de caractère quasi égoïste de la part de son amoureux et cela la secouait davantage. Certes il fallait obéir aux consignes de la discrétion, aux absences régulières et s’adapter à un certain mode de vie complexe mais plus les jours passaient et plus son insatisfaction s’amplifiait. Elle cogitait sans cesse et se posait des tonnes de question. (Mouawad, 2023, p.84)

      Prisonnière jusque-là de ses autopunitions, anxieuse et incertaine, elle cogitait sans cesse, et « réalisait que leur histoire d’amour ne sera jamais un long fleuve tranquille. » (Mouawad, 2023, p.78) Il semble même que nous assistons à la disparition de la « pure vie » (Nancy, 2000, p.31) de Romy, cette femme belle, « si belle de n’être ni morte ni vivante, éternelle mais perpétuellement mourante et survivante » (Nancy, 2000, p.63) Emportée par une rage qui ne la quitte jamais, elle lui reproche avec mécontentement d’avoir annulé leur dîner prévu pour rejoindre des copains autour d’un verre. Elle lui rédige un message.

J’essayais de retenir ma colère et ma déception face à ton comportement égoïste et indifférent mais je ne pourrais m’abstenir davantage. […] Cela fait des semaines que je tente de calmer mes démangeaisons et mon agacement vis-à-vis de tes dérapages réguliers et de tes engagements incessants, d’autant plus que tes séjours à Beyrouth n’excèdent jamais une quinzaine de jours. Mon rôle ne se limite pas uniquement à tes désirs sexuels, je me lasse de cette situation, j’ai franchi mon seuil de tolérance. (Mouawad, 2023, p.125)

     N’est-ce pas là, d’ailleurs, un travail de deuil cruel qui pourrait préluder incontestablement à une naissance imminente, ou selon une formule de Nancy « à une venue au monde » d’une nouvelle Romy ? (Nancy, 2000, p.67) S’investir encore et encore dans cet amour impossible engendrerait-il une noyade dévastatrice et désastreuse ou l’élèverait-il jusqu’à la vérité et la spiritualité ? Romy se trouve prise dans une dynamique de « sublimation idéalisante. » (Guibal, 2002, p.446) Pour elle, « il fallait à toute force surmonter les émotions, maîtriser les pulsions du cœur, écarter la nostalgie des moments à deux et prioriser le bon sens. » (Mouawad, 2023, p.127) Comme si une menace la guette : « domestiquer l’inquiétante étrangeté du dehors » (Nancy, 2000, p.267) afin de ressembler à « Marie : la vierge, la repentante » (Guibal, 2002, p.445)[7], de tout vitaliser, se transcender, voire réapproprier. C’est là que la stratégie déconstructionniste de Derrida connaît sa force et sa plénitude, se démarque « de la tradition haptocentrée » (Nancy, 2000b, p.76) pour se hausser véritablement au niveau de la souveraineté. Nous comprenons alors qu’« il n’y a pas ‘le’ corps, pas ‘le’ toucher, pas ‘la’ res extensa. Il y a qu’il y a : création du monde, technè des corps. » (Nancy, 2000b, p.104) En rattachant aussi fortement, dans L’interdit (2023), le partage des sens de Romy à la souveraineté de sa présence et dont se dégage une impression spirituelle qui nous gagne peu à peu, nous trouvons que son corps ne touche le corps d’Yvan « qu’en s’expeausant, se modifiant, s’altérant et se croisant sans nulle identification fusionnelle :  c’est à même l’ouvert (…) qu’a lieu cette traversée sans pénétration, cette mêlée sans mélange. L’amour est le toucher de l’ouvert », la joie et la peine d’un « se toucher toi », de la rencontre et du partage entre singuliers imprenables. » (Nancy, 2000b, pp.27-36) Il semble bien que le toucher représente pour Romy une possibilité exaltante et prometteuse d’interruption du continu et invite Romy « à un autre départ. » (Nancy, 1993, p.247)

       De cet auto-dépassement qui n’a pas eu lieu, « le trouble-fête » (Guibal, 2002, p.449) ne saura évidemment s’absenter ; et c’est en femme incorrigible qui creuse infiniment « le désert dans le désert » (Derrida, 1996b, p.15) que Romy affirme avec vigilance et répète d’un « oui originaire » (Derrida, 1999, p.88) et fatal la possibilité sans fin renaissante d’une vie charnelle.

Cette sédation éprouvée, finalement, n’était que dormante. […] Il suffisait d’un seul signe de son amant pour balayer radicalement les intrus, les barrages et les illusions en vue d’épurer le chemin de son bonheur, Yvan. (Mouawad, 2023, p.151)

     Son corps qui résiste à « son idéalisation sacrificielle » (Nancy, 1998, p.505) s’abandonne à cet « excès d’enthousiasme » (Mouawad, 2023, p.158) et n’arrête pas de mourir sans que cette mort n’advienne jamais. Entre « la générosité absolue, plus généreuse que la générosité même » (Guibal, 2002, p. 450) qui engage Romy, la parieuse désespérée, dans la position invincible d’être avec, là même où elle séjourne sans dire non, mais « sans s’identifier à l’appartenance » (Derrida, 1990, p.109), il y a, sans nulle confusion, une scène apocalyptique et évangélique d’une auto-immunité qui ne cesse d’être menacée. Entre transcendance sacrificielle et l’incarnation du sensible, Romy a choisi. Nous prélèverons quelques exemples développés notamment dans le dernier chapitre du livre qui concernent cette auto-destruction terrifiante d’une femme qui n’en finit pas de se répéter puis de se relever. « Je suis là, en chair et en os, en amour aussi… tu m’as manqué, tu me manques tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes… Fais-moi l’amour. » (Mouawad, 2023, p. 158) Ou encore.

Sur une banquette salon contemporaine, en velours noir, ils s’allongèrent, nus, fusionnant leurs corps en chaleur, réduisant en cendres les anxiétés perturbatrices. Il entamait des caresses lentes, des caresses d’homme éperdument amoureux, imprimant sa chair de baisers doux et sensuels. […] Il la serrait fermement, elle s’abandonnait corps et âme, caressait son dos, ses courbes, sa nuque, tétanisée, gorge serrée, elle en demandait encore et encore… toute une nuit. (Mouawad, 2023, p.158)

   Ou encore : « Juin 2022, ils se sont donné rendez-vous autour d’un café… » (Mouawad, 2023, p.160) phrase de clôture du roman. « Entre clôture idéologique et effraction sans retour » (Guibal, 2002, p. 451) Mouawad a choisi. A la problématique époquale d’un monde paradoxal, Mouawad nous laisse sur l’ouverture des partages des ou du sens : aporie du touchable- intouchable, du possible-impossible sans lesquels, probablement, il n’y aurait pas d’amour, ou aussi, « non-totalisation de l’expérience, sans laquelle il n’y aurait pas d’expérience. » (Nancy, 2000, p.165) Cependant, bénir ou euphémiser l’expérience de Romy risque-t-il de la sauver ? C’est plutôt le respect de Romy, cet être singulier et pluriel en même temps, qui va d’inconnu à inconnu, qui creuse en nous cet étrange ami-ennemi que nous portons du côté de chez nous s’annonce évident.

     Mouawad nous apporte une œuvre véritablement en prise sur notre époque. Quel que soit le jugement porté sur L’interdit (2023), Mouawad peut être reconnue aujourd’hui comme une écrivaine marquant de notre temps. Narrer l’inénarrable sans honte, presque sans pudeur, raconter en mots ce qui tremble entre les lignes, penser la pluralité des échanges secrets et intimes, ce sont là des qualités exceptionnelles qui font d’elle un maître qui progresse dans les voies sacrées des fausses pudeurs et des interdits. Si elle choisit de représenter un couple par le bourreau et le supplicié, dénoncer un autoritarisme patriarcal, évoquer un amour qui se retourne contre nous, et qui surprend aussi par sa douceur, un amour qui nous dévore sans nous tuer, sa littérature reconnaît la spécificité géniale de la possibilité de l’impossible (Derrida, 2002, pp20-21), incarne justement cette pratique ambivalente entre le bien et le mal, entre l’union et la séparation, entre l’attachement et le rejet, entre le dicible et l’indicible, entre le cru et le sacré, entre la vie et la mort. D’où la magie inquiétante de ce roman qui fait de ces personnages des « non-intiés sur-intiés. » (Scarpa, 2009, p.34) Dès lors, L’interdit (2023) sera le récit flottant d’une tentation d’aveu qui nous renvoie sans doute à l’effort conjugué de l’autrice et du lecteur qui brisera les interdits et nous obligera à revoir nos fautes, avouer nos culpabilités, et surtout repenser, refaire et relire les trajectoires de nos vies.

 

Références bibliographiques

Corpus

Mouawad, J. (2023). L’interdit. Paris : Vérone.

Ouvrage de critique et de théorie littéraire

Bakhtine, M. (1970). L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire du Moyen-âge et sous la Renaissance. Paris : Gallimard.  

                       (1978).  Esthétique et théorie du roman. « Formes du temps et du chronotope. » Paris : Gallimard.

Cocteau, J. (1947). La difficulté d’être. Paris : Paul Morihien.

Derrida, J. (1967). La voix et le phénomène. Paris : PUF.

                  (1967). L’Écriture et la différence. Paris : Seuil.

                  (1972). Marges de la philosophie. Paris : Minuit.

                  (1978). La vérité en peinture. Paris : Flammarion.

                  (1990). Mémoires d’aveugle. Le Louvre : Réunions des Musées Nationaux.

                  (1992). Points de suspension. Paris : Galilée.

                  (1996a ). « Videor» in Resolutions : Contemporary Video Practices, ed. Michael Renov and Erika Suderburg, trans. Peggy Kamuf, Minneapolis.  University of Minnesota Press.

                  (1996b). La religion. Paris : Seuil.

                  (1997). Adieu à Emmanuel Levinas. Paris : Galilée.

                  (1999). Sur parole. Paris : Aube.

                  (2000). Le Toucher, Jean-luc Nancy. Paris : Galilée.

                  (2002). La philosophie en effet. Paris : Galilée.

                  (2003). Voyous. Paris : Galilée.

                  (2005). The Ghosts of Critique and Deconstruction. Stanford : Stanford University Press.

                  (2006). H.C. for Life, That Is to Say…, trans. Laurent Milesi and Stefan Herbrechter, Stanford, CA.  Stanford : University Press,

Fabre, D. Histoire de la France. Héritages. « Une culture paysanne », dans BURGUIÈRE A. et REVEL J. (dirs.). Paris : Seuil.

Fabre, D.et Blanc, D. (1982). Le Brigand de Cavanac. Le fait divers, le roman, l’histoire. Lagrasse : Verdier.

Lawrence, A. (1991). Echo and Narcissus : Women’s Voices in Classical Hollywood Cinema. Berkeley : University of California Press.

Levinas, E. (1967). En découvrant l’existence. Paris : Vrin.

Morel, G. (2003). Lignes sans retour. Paris : L’Harmattan.

Nancy, J-L. (1993). Le Sens du monde. Paris : Galilée.

                    (2000). Corpus. Paris : Métailié.

                    (2000b). La Peau fragile du monde. Paris : Galilée.

                    (2000c). Les arts se font les uns contre les autres. in Art, regard, écoute, Vincennes, Presses Universitaires de Vincennes.

                    (2017). Sexistence. Paris : Galilée.

          Ovide. (1955). Trans. Mary Innes. London : Penguin.

Platon. (1997). Phèdre. trad. Luc Brisson.  Paris : Flammarion.

             (2018). Le Banquet. trad. Luc Brisson.  Paris : Flammarion.

Scarpa, M. (2000). Le Carnaval des Halles. Une ethnocritique du Ventre de Paris de Zola. Paris : Littérature.

Segalen, M. (1998). Rites et rituels contemporains.  Nathan Université.

Van Gennep, A. (1990). Le Phénomène rituel. Paris : PUF.

Verdier, Y. (1995). Coutume et destin. Paris : Gallimard.

Sites électroniques

Www. Icibeyrouth.com . Passions clandestines à Beyrouth dans « L’interdit » de Joumana Mouawad. Modifié le 06 mars 2024 à 06 :22

Articles et Revues

Cixous, H. (2004). Écrire d’une main sauvage. L’amour du loup et autre remords. Lignes fictives, 222p. spirale, (195), pp.30-31.

Derrida, J. (2004). Magazine littéraire. Avril 2004.

Guibal, F. (2002). Un étrange amour sur le style philosophique de Jacques Derrida. Etudes théologiques et religieuses. 82e année. Page 361 à 378.  

Lippit, A-M. (2015). Plus Surplus Love : Jacques Derrida’s Echopoiesis and Narcissism Adrift, Discourse: Journal for Theoretical Studies in Media and Culture: Vol. 37: Iss. 1, Article 6. (L’échopoïèse et le narcissisme à la dérive de Jacques Derrida, traduit de l’américain par Carlos Lobo)

Ménard, S. (2017). « Le « personnage liminaire » : une notion ethnocritique », Litter@ Incognita [En ligne], Toulouse : Université Toulouse Jean Jaurès, n°8 « Entre-deux : Rupture, passage, altérité », automne 2017, mis en ligne le 19/10/2017.

Nancy, J-L. (1998). Déconstruction du christianisme. Les Etudes philosophiques. Numéro 4. pp.505-519.

Premat, C. (2021). Jean-Luc Nancy, Irving Goh, The deconstruction of sex. University Press, 2021, 120 p., Afterword Claire Colebrook, ISBN : 978-1-4780-1435-5.

Scarpa, M. (2009). Le personnage liminaire. Romantisme. Numéro 145. P.25-35

[1] La difficulté d’être ; Titre d’un livre de Jean Cocteau, 1947.

[2] Nous donnerons à l’initiation une acceptation strictement anthropologique.

[3]  Lukacs, G. (1989). La théorie du roman. Paris: Gallimard.

[4] Derrida parle de « science du fantôme », là où l’anglais opte de préférence pour une « science of ghosts».

[5] Jacques Derrida, « Videor» in Resolutions : Contemporary Video Practices, ed. Michael Renov and Erika Suderburg, trans. Peggy Kamuf, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1996, p. 74. Les commentaires de Derrida se réfèrent à sa collaboration avec l’artiste vidéo Gary Hill, Disturbance (among the jars) (1988). [Titre français : « Dérive du narcissisme ».]

[6] À suivre la version qu’Ovide donne de ce mythe, le sort d’Écho lui a été jeté par Junon comme punition pour l’avoir empêchée de prendre Jupiter sur le fait, lorsqu’il est venu à la montagne pour la tromper avec les nymphes. Elle a utilisé, « pour retarder la déesse, un flot sans fin de paroles, tandis que les nymphes fuyaient » (p. 83). La parole d’Écho n’est pas le résultat de sa désincarnation, mais la précède.

[7] Je prendrai ici le risque de simplifier ces « histoires exemplaires de la chair » en les réduisant à deux grandes orientations. L’une va de Biran à Chrétien en passant par Ravaisson et Bergson : elle se développe sous le signe d’une « christianisation du désir aristotélicien » qui porte la transitivité du toucher humain jusqu’à la transcendance de l’amour divin. La chair, ici, est lieu de passage, de rencontre et de transfiguration : les touches du Verbe la font frémir, l’enflamment et l’élèvent finalement jusqu’à la vérité de son sens spirituel. (Guibal, 2002, p. 446)

مقالات ذات صلة

اترك تعليقاً

لن يتم نشر عنوان بريدك الإلكتروني. الحقول الإلزامية مشار إليها بـ *

زر الذهاب إلى الأعلى